Picasso à Grenoble !

Publiée le 16 octobre 2019

Comment renouveler le genre avec l’artiste le plus exposé au monde ? C’est la question que s’est posée Guy Tossato, directeur du Musée de Grenoble, quand il a été sollicité par Laurent Le Bon, directeur du Musée Picasso à Paris, pour monter une exposition sur le maître espagnol.

Comment renouveler le genre avec l’artiste le plus exposé au monde ? C’est la question que s’est posée Guy Tossato, directeur du Musée de Grenoble, quand il a été sollicité par Laurent Le Bon, directeur du Musée Picasso à Paris, pour monter une exposition
Picasso Au cœur des ténèbres et la première exposition organisée par un musée français sur l’œuvre de l’artiste espagnol durant la Seconde guerre mondiale.

Période bleue ou période rose ? Picasso cubiste ou surréaliste ? « Après réflexion, nous avons eu l’idée de parler du Picasso pendant la guerre, raconte Guy Tossato. Ce thème a déjà été abordé aux États-Unis ou en Allemagne mais c’est un sujet inédit en France. Il permet de comprendre comment l’artiste a vécu ces événements et comment ils se sont traduits dans son œuvre ». À voir musée de Grenoble jusqu'au 5 janvier.

La guerre, de manière symbolique

Car contrairement à beaucoup d’autres artistes, Picasso est resté en France pendant l’Occupation. Il a continué de peindre, de sculpter et d’écrire dans son atelier de la rue des Grands Augustins à Paris. S’il ne représente jamais le conflit de manière ouverte (Guernica peint en 1936 sera la seule exception), il aborde la guerre de manière métaphorique et symbolique. Il en va ainsi du « Chat saisissant un oiseau », peint en avril 1939, qui n’a rien d’un gentil matou. Au contraire, Picasso peint ici un prédateur à visage humain, toutes griffes dehors, tenant dans sa gueule un oiseau sanguinolent…

« Si Picasso n’a pas été, comme Paul Éluard ou Aragon, un résistant, il a introduit dans sa peinture toute la quintessence de l’horreur de la guerre », rappelle Guy Tossato. Exemple avec “Buste de femme au chapeau”, peint en 1939 et représentant sa compagne et muse Dora Maar, qui « incarne la tragédie de la guerre avec son visage déformé, symbole de la souffrance et de la violence des temps », explique Sophie Bernard, conservateur en chef au Musée de Grenoble.

Angoisses, mort et deuil

Au printemps 1942, alors que les fusillades de résistants et les exécutions d’otages se multiplient, le maître espagnol peint “L’Aubade” où l’on voit un homme jouer une sérénade à une femme nue et allongée. Romantisme déplacé ? Ce serait omettre que le luth n’a pas de corde et que la scène se déroule dans un décor sinistre, angoissant et au final, oppressant. Déjà empreinte d’angoisses liées aux événements, l’œuvre de l’artiste est aussi traversée par le deuil et la mort. Illustration avec “Nature morte au crâne de taureau” peinte en 1942 : une table, une nappe, une fenêtre… Et un crâne de taureau effrayant avec ses cornes démesurées, ses orbites creuses, sa bouche béante et ses dents acérées.

140 tableaux

La Casserole émaillée est un autre chef d’œuvre de cette période présentée lors de l’exposition qui rassemble près de 140 tableaux et une soixantaine de documents d’archives. Réalisée au cœur de l’hiver 1945, la toile n’offre a priori rien de spectaculaire : un pichet, un bougeoir allumé, et une casserole bleue émaillée et vide. Pourtant, avec cette nature morte, Picasso raconte le quotidien de ces années noires : les privations, les tickets de rationnement, les difficultés matérielles, le couvre-feu… Les ténèbres encore.