Culture : rencontre avec l’artiste grenoblois Julien Prévieux, lauréat du prix Marcel-Duchamp 2014

Publiée le 8 décembre 2017

L’artiste grenoblois Julien Prévieux, dont le travail connaît une renommée internationale avec l’obtention du prix Marcel-Duchamp en 2014, dirigeait cette semaine un atelier avec des étudiants de l’Ecole supérieure d’art et design (dont il est lui-même diplômé) et donnait une conférence* à l’université Grenoble-Alpes. Rencontre avec cet esprit espiègle, passé maître dans l’art du contre-pied.

©Grenoble-Alpes Métropole / Guillaume Rossetti Roulades en plein centre-ville, lettres de non-motivation, effets spéciaux volontairement ratés, le travail de Julien Prévieux s'emploie à révéler l'absurdité qui se cache bien souvent derrière des concepts, des comportements qui font pourtant autorité.

Vous êtes Grenoblois, et votre travail est reconnu internationalement. Comment expliquez-vous que personne ne vous connaisse ici ?

Cela tient à la discipline qui n’est malheureusement médiatisée que lorsque les ventes d’oeuvres d’art atteignent des sommets ! Ce qui ne concerne que très peu d’artistes… C’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Pourtant, le milieu de l’art est très varié et mériterait une plus grande diffusion. Mais j’ai une relation très sensible avec ma ville de naissance. J’ai habité Grenoble jusqu’en 2000, à la fin de mon parcours d’étudiant à l’Esad. Cette ville représente pour moi toute mon enfance, j’y ai encore toute ma famille et de nombreux amis. D'ailleurs, quand vient l’hiver, je pense beaucoup à la neige et à mes montagnes qui souvent me manquent car je vis à Paris.

 

Quel est le fil conducteur de votre travail ? Quelles sont vos obsessions ?

L’humour, l’ironie, le jeu de mise à distance, permettent de se sentir mieux. J’aime l’idée de faire des pieds de nez pour reprendre la main sur des savoirs qui semblent soit trop éloignés de nous, soit qui nécessitent trop de connaissances pour les maîtriser… Mon défi dans mon travail, c’est donc de trouver des dispositifs, des moyens pour essayer de se réapproprier un certains nombres de connaissances qui semblent nous être confisquées. L’idée, c’est donc vraiment de parvenir à prendre de la hauteur sur des choses qui nous impressionnent, qui nous échappent ou qui semblent nous échapper, et qui sont tellement loin de nous qu’on a l’idée fausse de ne pas être en mesure de pouvoir agir dessus. Souvent donc, je travaille à partir de matières peu sexy, voire assez froides comme la technologie au sens large, l’électronique informatisée ou encore des matériaux politiques et sociaux…

 

Pouvez-vous nous donner un exemple concret ?

L’exemple le plus simple, c’est peut être ce projet que j’ai mené sur les lettres de non-motivation et sur lequel j’ai travaillé pendant sept ans, de 2000 à 2007 après avoir reçu mon diplôme de l’Esad en 2000. Il consistait à répondre par la négative à des petites annonces d’emplois trouvées dans les journaux. Cela, en écrivant une lettre argumentée et étayée du mieux possible qui expliquait, de façon tout à fait sérieuse sur le plan formel, pourquoi je ne travaillerai pas pour ces entreprises… Le but final était aussi de voir quelle réponse j’allais obtenir de la part de ces employeurs potentiels. Et le plus surprenant, c’est que j’ai eu beaucoup de réponses automatiques, et de fait complètement absurdes. Du style : « Nous allons étudier votre demande avec la plus grande attention et nous ne manquerons pas de vous contacter si votre profil répond à nos attentes », ou encore « Vous avez toutes les compétences requises mais nous ne pouvons pas donner une suite favorable à votre demande ». Bref, un vrai dialogue de sourds, à la fois drôle et grinçant, mais aussi une déception fondamentale de mettre à jour le fait que ces lettres n’étaient pas lues. Bon, j’en ai fait un bouquin qui a bien marché, mais je ne suis pas devenu rentier pour autant ! Ça aurait vraiment été le comble de ma démarche (rires) !

 

©Grenoble-Alpes Métropole / Guillaume Rossetti Julien Prévieux a dirigé un atelier de trois jours avec des étudiants de l'Ecole supérieure d’art et design (Esad) de Grenoble dont il est lui-même diplômé. Au menu, un prolongement de son travail prospectif sur les gestes et les comportements humains.

©Grenoble-Alpes Métropole / Guillaume RossettiVous avez reçu le prix Marcel-Duchamp en 2014 avec le film d’animations "What shall we do next ?" (Que ferons-nous ensuite ?) dont l’objectif était de montrer, à partir de brevets déposés par des entreprises, que certains de nos comportements, de nos gestes à venir, sont d’ores et déjà prédéfinis. Expliquez-nous votre démarche ?

Je suis tombé sur cette idée par hasard, alors que je m’intéressais à la question de la propriété intellectuelle et plus largement à la manière dont on s’approprie les choses, et les conséquences que cela engendre. Au moment de la sortie de l’Iphone 4, il y a environ dix ans, je suis tombé sur un brevet concernant des gestes tactiles sur smartphones ou tablettes. J’ai alors pris conscience que ce qu’il y avait en gestation dans ces brevets, c’était des gestes prévus par certaines entreprises, mais qui n’étaient pas encore connus de nous, et dont nous allions dans un futur proche être les otages. A partir de là, j’ai commencé à tirer le fil : car s’il y avait là, dans ces brevets, l’écriture d’une gestuelle à venir, il me suffisait de reproduire la somme de ces gestes afin de lever le voile sur des comportements d’ores et déjà définis par des entreprises, comme Apple par exemple. Ce qui est drôle, c’est que j’ai réalisé ce film dans une résidence de travail à Los Angeles, sachant que ces brevets avaient certainement été déposés non loin de là, à San Francisco probablement. En présentant ce film comme une archive des gestes à venir, l’idée était donc encore une fois de reprendre la main sur ce qui nous est préparé sans que nous le sachions.

 

Quelle est votre actualité, quelles seront vos prochaines expositions ?

Je travaille actuellement sur une exposition solo qui aura lieu l’année prochaine en septembre au Musée d’art contemporain (Mac) de Marseille, mais la thématique est en train être définie, donc je ne peux pas vraiment vous en dire plus. Et en parallèle il y aura aussi une performance qui sera montrée dans le festival Actoral, en septembre et octobre 2018. Mais même si je ne travaille pas en séries et que mes œuvres sont différentes, il y a une certaine continuité dans mon travail.

 

*Retrouvez en ligne la conférence de Julien Prévieux, donnée ce jeudi 7 décembre 2017 à l'Université Grenoble Alpes